2007 – Diagonale BREST – PERPIGNAN

Synthèse
  Trajet : Brest – Perpignan

  Délai : 89 h

  Dates : du 21 au 24 mai 2007
  Distance : 1113 km

  Dénivelée : 7028 m

  Participants :

Bellamy Jean-Claude

Lamy Joël

Leproult Daniel (abandon – km 832)

Raineau Christian

Gauthier Gérard

  Homologation FFCT : 07-055
    Étapes
1 BREST (29) – BOUAYE (44) 318 km 2560 m
2 BOUAYE – LA ROCHE CHALAIS (24) 317 km 1355 m
3 LA ROCHE CHALAIS – COLOMIERS (31) 249 km 2095 m
4 COLOMIERS – PERPIGNAN (66) 229 km 1018 m

 

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En route pour le centre du monde

 

Prologue

Salvador Dali l’a dit « Perpignan est le centre du monde ! ». Ce sera donc notre objectif.

Lorsqu’on a pour ambition de rejoindre un point si remarquable, un minimum d’organisation s’impose.

Sans hésiter, Joël, dit « le Président », Daniel, surnommé « Poisson pilote », Jean-Claude « belles moustaches » et moi, nous investissons Christian d’une mission capitale : établir la feuille de route et prévoir les bivouacs.

Le lot du diagonaliste deux fois confirmé est de chapeauter les quatre aspirants diagonalistes que nous sommes.

En vieux baroudeur de la campagne de France, Christian sait que pour motiver la troupe, il faut veiller à l’intendance. Ainsi à Brest, ville départ de notre périple, il trouve une marraine de guerre, hôtelière bienveillante pour les cyclistes[1] : sa cuisine nous est ouverte afin que nous ne partions pas le ventre creux à une heure si incertaine qu’on ne sait si elle fait encore partie de la nuit ou déjà de l’aurore.

 

1er jour : BREST (Finistère) – BOUAYE (Loire Atlantique)

318 km – Dénivelée 2560 m


4 h35, lundi matin : Le court rituel du passage au commissariat central marque le vrai début du voyage.

Avec les premiers tours de manivelles, d’un coup, la route cesse d’être ce trait jaune ou rouge sur une carte ; il faudra donc pédaler…

Cela débute comme une banale randonnée, même si la traversée nocturne d’une ville inconnue et silencieuse suggère le caractère particulier du voyage que nous entreprenons.

Brest (Finistère) Le pointage au commissariat, c’est du sérieux !

Peu à peu, les lumières de Brest disparaissent, le relief d’abord atténué par l’environnement urbain semble se raffermir au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans la nuit d’un noir profond.

Nous roulons à faible distance les uns des autres, tentant de nous habituer à la conduite sur route mouillée avec nos vélos lourdement chargés.

La pluie, que nous espérions passagère au départ de l’hôtel, semble devoir durer. J’écoute le bruit de l’eau projetée par les roues… Nous roulons silencieux, perdus dans nos pensées.

L’aube se lève alors que nous gravissons lentement les pentes du roc Trevezel, nimbé de brume. Ne doutant pas que « l’Ankou » [2] y ait trouvé refuge, nous passons au plus vite notre chemin.

La pluie sur le versant opposé redouble en intensité. À Carhaix, une halte café régénératrice, puis nous repartons en écourtant la pause prévue avec le souci constant de coller à notre feuille de route.

Notre rigueur sur ce point ne dénote pas d’une maniaquerie héritée d’un quelconque aïeul chef de gare, mais découle de l’obligation de franchir la Loire entre Saint-Nazaire et Nantes avant 20h30, heure du dernier départ du bac pour l’autre rive.

Le pari est risqué si la pluie persiste.

De Carhaix à Pontivy, la route souvent sinueuse et toujours vallonnée se perd dans une campagne parcourue par des nuages gris qui n’en finissent pas de se répandre tantôt en pluie fine tantôt en averses drues.

Mi-journée à Pontivy, où tandis que nous nous restaurons nous échangeons avec un patron de bar, cycliste à ses heures. Au final, nous concluons, en fins observateurs, que la Bretagne n’est pas plate et pour ne pas le fâcher nous aurons la délicatesse de ne pas lui dire tout haut que sa région est un peu trop arrosée à notre goût.

Josselin, la pluie nous laisse un court répit, juste le temps de découvrir au détour d’un virage son superbe château. Un tampon, et déjà il faut repartir : la montre, toujours la montre… ne pas rater le dernier bac ! La diagonale impose souvent ce supplice de Tantale. Nous devons nous contenter d’un passage furtif dans des endroits où l’on aimerait s’attarder.

Avant Redon, la pluie redouble, la visibilité est si réduite que les véhicules roulent tous feux allumés. Je mesure le côté imprévisible de la diagonale : on l’imagine en février en pariant sur le soleil de mai illuminant les routes pittoresques de la France profonde et finalement on se retrouve par un temps de Toussaint avec une pluie de mousson sur une route que semblent affectionner particulièrement les 38 tonnes.

Après la longue période de sécheresse que nous avons connu, nous voilà maintenant rassurés sur le rechargement des nappes phréatiques, elles débordent jusque dans les sillons des cultures.

Couéron – Loire Atlantique : passage de la Loire. 20 h15 : après 300 km nous pouvons enfin ranger les imperméables…

 

Nous atteignons l’embarcadère une demi-heure avant l’heure fatidique. En passant sur l’autre rive au Pellerin, nous pourrons à loisir méditer sur ce vieux dicton « pluie du matin, n’effraie pas le pèlerin »

Encore quelques tours de roues. Le contrat de la première journée est rempli.

Demain, c’est sûr, il fera beau.

 

 

 

 

 

2ème jour : BOUAYE (Loire Atlantique) – LA ROCHE CHALAIS (Dordogne)

317 km – Dénivelée 1355 m


Pour Christian, la journée précédente n’a pas arrangé les choses : les blessures de guerre, souvenir d’un récent brevet de 400 km, se sont aggravées. Jean-Claude, infirmier attentif, a bien tenté d’apaiser les souffrances de notre compagnon de route en posant des pansements en un endroit que seule la victime ne peut pas voir, à moins d’être contorsionniste ou équipé de deux rétroviseurs. Mais rien n’y fait, le mal qui s’attaque au fondement de ce cycliste émérite ne fera qu’empirer au fil des kilomètres…

Mais pour l’heure, il fait beau, la route est plate, le soleil pointe enfin son nez.

Pause café aux Essarts en Vendée.

Une quinzaine de kilomètre plus loin, je réalise que ma distraction naturelle m’a encore joué un tour : j’ai quitté les lieux sans avoir réglé ma consommation. Trop tard pour faire demi-tour !

Inquiet, à l’idée que le patron du bar pense à une indélicatesse de ma part, je finirai au retour de notre périple par retrouver ses coordonnées et je m’acquitterai de cette dette en lui envoyant une carte postale et quelques timbres. Le patron du « bardemba [3] » contacté par téléphone m’assurera alors qu’il est heureux d’avoir temporairement et modestement sponsorisé un équipier.

L’honneur est sauf !

Plus loin, à Luçon, alors que nous pointons dans un magasin de cosmétiques (ça change des boulangeries), nous sommes généreusement parfumés par la gérante ; il semble que nos plaques de cadre nous valent une certaine estime et ce capital de sympathie augmente au fur et à mesure de l’accroissement de la distance qui nous sépare de Brest. Enfin, compter dans nos rangs, un cycliste de 68 ans à fière moustache force le respect des marcheurs ordinaires, des cyclistes occasionnels et des glabres en général.

Crevaison entre Marans et Surgères – Charente Maritime

Vers Saint Jean d’Angély, la route commence à onduler. Dans les villages, l’ardoise disparaît remplacée peu à peu par la tuile romane, qui couvre d’élégantes maisons de pierre.

À l’approche de Cognac, Daniel se penche d’une manière caractéristique, les lunettes au ras du guidon, il scrute la carte. Puis après avoir renouvelé encore une fois ou deux sa curieuse gymnastique le « poisson pilote » affirme qu’il existe une petite route pas vraiment plus longue qui doit être plus agréable que l’itinéraire prévu.

Son surnom de « poisson pilote », Daniel l’a gagné au fil de nos virées par cet forme d’instinct que tous lui reconnaissent : sans boussole, lâché sur la banquise ou au cœur du désert de Gobi, il saurait s’orienter. Alors, nous le suivons… Seul petit reproche au GPS de Daniel : les données altimétriques sont manquantes et de nombreux petits raidillons émaillent la variante de parcours du jour.

Une fois passé Cognac, les « raidards danielesques » de cette cyclo-découverte paraissent n’avoir été qu’une mise en bouche. Cette fois, ce sont de vraies côtes, certaines qui montent et d’autres qui descendent et ça dure et ça dure et pour tout dire, c’est dur, surtout en fin de journée avec nos montures qui frisent les vingt kilos.

Au beau milieu d’une descente, à quelques encablures de Chalais, j’aperçois une statue de pierre de Shiva au bord de la route. Surprenant ! Serais-je allé trop loin ?

La journée s’achève à la Roche Chalais dans un hôtel cosmopolite, les patrons sont italien et écossais, le cuisinier malgache et l’un des clients est japonais. C’est là que le Président Joël souffle ses 61 bougies dont quelques-unes ont fait le voyage depuis Brest dans les sacoches du vice-président Christian.

 

3ème jour : LA ROCHE CHALAIS (Dordogne) – COLOMIERS (Haute Garonne)

249km – Dénivelée 2095 m


Quatre heures trente du matin : sous des dehors de paisible village, il se passe de drôles de choses à la Roche Chalais. Devant l’hôtel, un japonais impassible attend un taxi et des individus casqués, bardés de lumières, enfourchent leur monture. À coup sûr, le japonais est un agent secret et les cinq comparses d’affreux barbouzes préparant un coup tordu.

En fait, rien de tout cela, juste des cyclistes entêtés et… un agent secret japonais.

Heureusement, il fait nuit et nous ne voyons pas que ça monte mais mon triple plateau régulièrement sollicité me dit que la matinée s’annonce sévère.

Sainte Foye la Grande au petit matin : « les délices du Périgord ». Une telle enseigne nous oblige à poser pied à terre. Le commerçant amusé, avec une pointe d’accent qui fleure déjà le midi, nous détaille son boudin, son pâté et ses cochonnailles.

Entre Tombeboeuf et Castelmoron, un cycliste nous accompagne un moment et nous renseigne sur le profil du parcours ; les bosses ne s’arrêteront pas vraiment avant Agen.

La beauté des coteaux de l’Agenais parsemés de vergers me fait oublier un moment le relief. Dans les champs des arboriculteurs traitent les arbres. Même dans cette campagne bucolique la chimie est à l’œuvre.

Je songe au métier de paysan et à la profonde transformation du monde rural intervenue en l’espace de quelques décennies.

Si l’air est encore léger, les côtes sont raides, de plus en plus raides, me semble-t-il.

Daniel et Joël gravissent sans trop de mal ces rampes dont certaines accusent une déclivité de 7%, si j’en crois le compteur.

Depuis longtemps, je me suis résigné, mon gabarit plutôt massif impose de tempérer mes ardeurs dès que la route s’élève. Alors je grimpe à un train de sénateur à distance respectable du « Président » et du « Poisson pilote ».

Jean-Claude, généralement très à l’aise sur ce type de parcours roule un peu en retrait, en veillant à ne pas trop distancer Christian qui, tenace, continue à avancer malgré ses blessures encore aggravées par les heures de selle.

Aux abords d’Agen, la chaleur s’ajoute à la rudesse du parcours.

Un repas copieux, servi par un patron rugbyman efface en partie la fatigue de la matinée. L’assurance d’un profil presque plat nous requinque. Nous sommes en retard mais, c’est certain, nous allons récupérer.

La route est belle, facile, trop belle et trop facile peut être.

Daniel confiant, parti un peu en avant, pédale à son rythme. La fatigue accumulée, une hydratation sans doute insuffisante et la chaleur viennent à bout des plus coriaces.

Pour Daniel, victime d’un malaise combinant déshydratation et insolation, le voyage se termine à Bourret après 832 km. Les pompiers l’évacuent vers l’hôpital de Montauban, conscient, mais encore mal en point.

Un ami de Daniel résidant dans la banlieue de Toulouse est appelé à la rescousse pour récupérer le vélo de notre compagnon de route.

Christian Aspe est un cyclo avec lequel notre « Poisson pilote » a pédalé en Chine. Une heure, après notre coup de fil, l’ami de Daniel et son épouse nous rejoignent pour récupérer le vélo.

Voyant notre embarras en raison du retard accumulé et l’impossibilité dans laquelle nous nous trouvons de boucler l’étape du jour dans les délais convenus avec l’hôtelier, Christian Aspe et son épouse nous proposent spontanément de nous accueillir dans leur maison.

Changement de programme, nous nous détournons sur Colomiers dans la banlieue de Toulouse où une douche, un repas et un lit nous attendent, le tout dans la chaleur de l’accueil méridional.

Nous leur devons beaucoup.

 

4ème jour : COLOMIERS (Haute Garonne) – PERPIGNAN (Pyrénées Orientales)

229km – Dénivelée 1018 m


Après les péripéties de la veille, la remontée du canal du midi dans la fraîcheur du petit matin est apaisante. Les péniches amarrées sous les ombrages d’arbres centenaires et majestueux ajoutent encore au calme ambiant. Des joggers courent à petites foulées tandis que nous glissons silencieux sur les chemins de halage.

Au delà du canal du midi, la route paresse encore un peu, plate, presque rectiligne puis se met à ondoyer en suivant une crête parsemée de hameaux tranquilles.

Peu avant midi, dans les vallonnements à l’approche de Limoux, le collier de fixation du dérailleur avant de Jean-Claude casse. Décidément, rien n’est jamais acquis…

Par chance, on nous indique un vélociste à Limoux, « Oui, il vend et répare des vélos de course… des beaux vélos comme les vôtres ».

Midi moins dix : le diagnostic du Docteur Taillefer tombe avec le sourire et un bel accent méridional : « Je vous aurais volontiers dépanné, mais je n’ai pas ce type de collier. La solution ? enlever le dérailleur ».

Aux grands maux, les grands remèdes : Le docteur Taillefer procède à l’ablation du dérailleur.
Limoux – Aude

Je me souviens alors que sur un récent tour de France, un concurrent avait perdu une étape pour avoir voulu alléger sa machine en se débarrassant de cet accessoire qu’il jugeait inutile.

Subirons nous, nous aussi, la malédiction du dérailleur ?

Monsieur Taillefer, vélociste de son état et coach à l’occasion, trouve les mots pour nous rassurer : « de Limoux à Perpignan, à part un petit col, ça descend tout le temps ».

Joël et Jean-Claude, au repos à Limoux (Aude)

À force de vouloir ressembler aux coureurs des temps héroïques qui roulaient sanglés avec des pneumatiques croisés sur le dos et exhibaient leurs bacchantes en guidon de vélo, Jean-Claude tel un forçat de la route est condamné au changement de plateaux à la main.

Est ce le prix à payer pour avoir la moustache des pédaleurs de la belle époque ?

De Limoux à Quillan, la route serpente, plate et roulante, dans la vallée de l’Aude. Nous approchons du « centre du monde » puisque les premiers panneaux routiers l’annoncent à moins de 80 km.

Au début de la montée du col de Campérié, dans l’étroit et impressionnant défilé de Pierre Lys, Jean-Claude sent venir un coup de chaleur. Prudent, il se repose un moment et en profite pour s’hydrater.

Passé le col, un vent violent venu de la Méditerranée nous assaille, bien décidé à contrarier notre descente vers Perpignan. Dans la fureur continue de son souffle, je décompte la distance restante à la lecture des bornes kilométriques de la départementale 117.

Une dernière crevaison, un ultime pointage, du vent et encore du vent, puis l’aéroport, une rocade bruyante, un carrefour et le panneau Perpignan, doublé en catalan, apparaît enfin.

Perpignan : Joël, Jean-Claude, Gérard. Les novices sont maintenant initiés.

 

Épilogue

Depuis, j’ai appris que le mot « centro » prononcé par Dali à propos de la gare de Perpignan recouvre deux sens en espagnol : celui de la traduction la plus évidente et un autre plus obscur.

En traduisant pudiquement, il est permis de penser que le maître catalan lorsqu’il évoquait le « centro del mondo » parlait plutôt d’un endroit intime par lequel Christian a beaucoup souffert.

Nous serions nous trompés d’objectif ?

Avant de franchir la Loire, le quatuor de Perpignan fut d’abord un quintette…
De gauche à droite : Gérard GAUTHIER – Christian RAINEAU – Jean-Claude BELLAMY – Joël LAMY – Daniel LEPROULT

[1] Hôtel KELIG – 12 rue de Lyon, 29200 Brest

[2] L’Ankou : dans les légendes bretonnes, personnifie la mort

[3] Nom de ce bar situé au bas d’une descente

  Album photo de cette excursion



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