2017 – Diagonale HENDAYE – STRASBOURG

Synthèse
  Trajet : Hendaye – Strasbourg

  Délai : 99 h

  Dates : du 4 au 9 Septembre 2017
  Distance : 1190 km

  Dénivelée : 11 144 m

  Participants :

Cullerier Michel

Gauthier Gérard

  Homologation FFCT : 17-014
    Étapes
1 HENDAYE (64) – AMOU (40) 108 km 862 m
2 AMOU – BRIVE-LA-GAILLARDE (19) 309 km 2506 m
3 BRIVE-LA-GAILLARDE – SAINT-POURÇAIN-SUR-SIOULE (03) 245 km 3260 m
4 SAINT-POURÇAIN-SUR-SIOULE – PRESSIGNY (52) 294 km 2297 m
5 PRESSIGNY – STRASBOURG (67) 234 km 2219 m

 

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La der des der ?

 

Une fois n’est pas coutume, je ne relaterai pas notre parcours dans le détail. Pourtant cette dix-huitième traversée de la France, qui clôt mon deuxième cycle de diagonales mériterait d’être racontée tout autant que les précédentes.

Elle fut belle, pleine de chemins bucoliques avec çà et là des déclivités redoutables. Elle fut aussi ponctuée, comme souvent, de rencontres aimables. À l’instar des autres diagonales, le parcours à l’écart des sentiers battus a été exigeant, histoire de remplir la valise à souvenirs. Et pour ne pas faillir à la règle, cette dix-huitième a comporté la part d’imprévu qui constitue le sel de toute diagonale.

Pourtant, si je choisis de vous épargner les péripéties du voyage, je tiens à évoquer les moments forts et les rencontres marquantes de cette escapade.

Nous n’oublierons pas de sitôt la gentillesse de nos hôtes à Amou, où nous sommes arrivés à la nuit tombée. Loin de nous tenir rigueur de notre retard, ce couple de septuagénaires nous a accueillis avec beaucoup d’attentions et s’est enthousiasmé pour notre défi. À trois heures du matin, au gîte de « l’Épinette bleue », monsieur Bertrand a tenu à nous servir le petit déjeuner.

Nous nous remémorerons avec plaisir nos retrouvailles avec Michel Mevel, venu nous accompagner sur la fin de l’étape particulièrement éprouvante de Brive à Saint Pourçain sur Sioule. Au-delà de sa mission de sariste, Michel nous a reçus et hébergés en toute amitié. Jacqueline, son épouse, par ailleurs cyclote et excellente cuisinière, nous a servi un repas aussi succulent que roboratif. Tant pis, si en savourant le gibier qu’elle avait mitonné, je me suis adonné au cannibalisme. Jacqueline ne pouvait pas savoir que dans ma jeunesse on m’avait surnommé « Sanglier ». Je me demande encore pourquoi !

Enfin, nous nous souviendrons qu’à Mutzig, Jocelyne Hinzelin nous attendait. Celle que j’ai baptisée «la Madone des diagonalistes », venue à notre rencontre, a tenu à nous offrir l’hospitalité chez elle au terme de notre périple. Je n’oublierai pas les bols du petit déjeuner décorés du slogan « Salut les diagonalistes ». Son surnom de « Madone », qu’elle me pardonne, n’est pas usurpé.

Tous les diagonalistes de passage à Strasbourg le savent.

Cette diagonale, je me devais de la réussir.

Michel, mon coéquipier a contribué pour une très large part à atteindre notre objectif.

Attentif à mes faiblesses, notamment lorsque ma trajectoire devenait incertaine, révélant l’engourdissement et le sommeil en train de me gagner, il a su à deux reprises m’alerter à temps et m’éviter la chute. Tandis que, allongé dans l’herbe je récupérais par un somme d’une dizaine de minutes, il a su patienter alors que le temps précieux s’écoulait.

La réussite d’une diagonale tient aussi à l’attention mutuelle que se portent les compagnons de route.

Michel pose au coté du cadavre d’un diagonaliste arrêté dans son élan à Leyritz-Moncassin (Lot-et-Garonne)

 

Pathologie de la « kilométrophagie »

 

La « kilométrophagie » est une maladie incurable apparue à la charnière du 19ème et du 20ème siècle. Le premier cas connu est celui d’un certain Paul de Vivie, alias Vélocio.

Les malades dès qu’ils sont atteints se mettent à pédaler frénétiquement par tous les temps et sous toutes les latitudes, de jour comme de nuit et particularité notable, cherchent à contaminer le bipède amateur de deux roues. Ils affectionnent particulièrement les commissariats «  hexago-antipodiques [1] » où ils ne font que passer. Les patients kilométrophages sont souvent sujets à des crises de « tamponite aigües » qui durent tant qu’il reste du délai.

Périodiquement, ces dangereux malades éprouvent le besoin de se rassembler dans une confrérie, dite des diagonalistes, pour évoquer le mal qui les frappe. Étrangement, leur maladie semble leur apporter une certaine satisfaction. Contrairement aux patients souffrant d’autres maux, ils ne se soignent pas. Pire, ils recherchent toutes les situations qui peuvent accroître leur mal. Il semble utile de préciser que contrarier ce type de malade délirant peut entrainer pour eux de graves complications

Le témoignage qui suit, vous éclairera sur le mode de contamination et sur les états d’âme de cet homme atteint de kilométrophagie [2] depuis une dizaine d’années.

« Lorsqu’en 2006 j’ai souhaité m’initier aux randonnées longues distances, je voulais d’abord évaluer ma capacité d’endurance. Si l’expérience se révélait probante, je prévoyais de m’engager sur des épreuves telles que Bordeaux-Paris ou Paris-Brest-Paris. Ces défis mythiques paraissaient hors de portée au cycliste débutant que j’étais alors.

Comme beaucoup, j’aurais pu tenter une fois l’expérience, me mesurer ainsi à d’autres cyclistes, réussir ou échouer et l’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais très vite, et peut-être même dès ma première tentative, les sensations éprouvées et le bien être que m’a procuré ce genre d’exercice, ont supplanté la quête de performances.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, ce sont certainement les impressions ressenties la nuit sur des routes désertes, en pleine campagne et sous une pluie fine qui ont contribué à me donner le goût pour ces randonnées. Dans cette situation insolite, le monde réel se dérobe et l’esprit peut vagabonder librement. Dans cette ambiance aussi irréelle qu’étrange, les préoccupations quotidiennes, si souvent envahissantes, disparaissent. L’engourdissement des sens dans lequel me conduit un effort mesuré me plonge dans un état de conscience propice à évacuer le stress accumulé.

Je roule avec un plaisir égal le jour, même si la période diurne est moins favorable à la divagation.

Trop longtemps, je me suis tenu éloigné de la nature, finissant par oublier la magie de l’aurore et celle du crépuscule. Avec les diagonales, j’ai pu retrouver ce plaisir rare qui nous rapproche de l’homme des origines.

Les longues heures de selle m’ont permis aussi de prendre conscience de la relativité du temps. Curieusement, le temps qui s’écoule, préoccupation constante pour qui veut réussir ce challenge, subit en diagonale une sorte de dilatation. Alors que le délai de la plus longue de toutes n’excède pas cinq jours, j’ai toujours eu l’impression en terminant une diagonale d’être parti depuis des semaines alors que j’avais pourtant passé mon temps à décompter chaque heure.

À contrario, la distance que l’on devrait ressentir, par ses conséquences sur le physique, n’existe plus au terme du périple : la lente progression et les changements insensibles de l’environnement qui s’opèrent au fil des heures finissent par l’estomper. Dans un monde qui tend vers l’uniformité, il ne reste à l’issue du voyage que la diversité des espaces traversés et le bond fantastique réalisé entre la ville de départ et celle de l’arrivée.

Les rencontres, aussi furtives soient-elles, comptent aussi beaucoup dans le plaisir de ces longues randonnées. À de multiples reprises, des gestes ou des paroles d’encouragement montrent la sollicitude dont sont capables les gens rencontrés. La route est parsemée de ces petits bonheurs !

Et quel plaisir de découvrir la France, notre terrain de jeux pour ce challenge ! Parfois défigurée, parfois préservée, toujours extraordinairement diverse, j’ai appris à la connaître au fil des kilomètres parcourus. La géographie assimilée à la force du mollet ne s’oublie pas.  

Mais la découverte ne se limite pas à celle du pays. Le voyage est aussi intérieur, il nous apprend à mieux nous connaître. Confronté aux difficultés, le cycliste aux long cours puise dans les tréfonds de son être des ressources qu’il ne soupçonnait pas. Certaines situations peuvent décupler la force mentale. Celle-ci prime bien souvent sur la force physique : des jambes flageolantes peuvent tourner moins vite, mais un mental défaillant les empêche de tourner.

En pratiquant les longues distances, j’ai non seulement appris l’endurance mais j’ai surtout renforcé mon mental en parvenant à me convaincre que la persévérance parvient à nous sortir des situations les plus critiques. Au fil des diagonales, cet apprentissage m’a permis de prendre une assurance suffisante pour oser entreprendre. Ne pas douter de soi, sans être présomptueux, c’est peut-être déjà devenir capable.

Enfin, la diagonale est peut-être la seule épreuve qui offre l’opportunité de vivre trois voyages en un seul.

Le premier relève de l’imaginaire et débute dans le confort douillet de la maison, lorsque je déplie les cartes.  À ce moment-là, me sentant vaillant et invincible, je n’hésite jamais à rajouter des difficultés à la difficulté. Ce serait dommage de rouler en fond de vallée alors que la route d’un col distant de quelques lieues dévoilera à chaque virage un nouveau paysage.

Le second voyage commence dans le meilleur cas sans pluie et avec un vent contraire modéré. En me hissant péniblement sur une côte, à la limite de l’équilibre, je me demande parfois qui a pu concevoir un itinéraire si raide et aussi tortueux sur des chemins à peine carrossables. Dans ces moments-là, je multiplie les serments d’ivrogne en me promettant d’étudier avec plus de rigueur le parcours de la prochaine diagonale, afin d’épargner l’athlète que je ne suis pas.

Mais, lorsque le parcours se révèle encore plus beau que je l’avais imaginé, je me félicite d’avoir pris des options aussi pertinentes. Après tout, qui d’autre que moi pourrait me complimenter au moment où je le mérite, surtout à cinq heures du matin ?

Le troisième est celui que le plumitif de service se doit de relater pour rendre compte de ses pérégrinations. Souvent, je peine à entreprendre cet ultime voyage, car c’est le plus laborieux des trois. Mais lorsque quelques temps après, je relis cette prose et qu’elle parvient à raviver des souvenirs, je me délecte de retrouver un peu les sensations éprouvées et les images que la mémoire ne manque jamais d’embellir.

Voilà pourquoi j’aime la diagonale, c’est la meilleure des maladies ! »

 

 Tours –  Octobre 2017


[1]«  hexago-antipodique » : terme qualifiant deux villes françaises géographiquement opposées

[2]  Le professeur Desvignes de la faculté de Cléssé (Bourgogne méridionale), éminent spécialiste de la kilométrophagie lui-même atteint par ce mal, signale son caractère protéiforme : diagonalite, marémontagnite, fléchite, centrionalite, ou simple pédalite. Il précise que selon la période de l’année, chez un même patient, la maladie peut se manifester sous ces diverses formes accompagnée de crises de tamponite plus ou moins marquées

 

  Album photo de cette excursion



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